Ce qu'il y a de bien quand on reste dans un service plus d'un certain temps, c'est qu'on devient une sorte de mémoire, de référence. Dans le débat, notre parole a un poids différent. Et, surtout, on peut s'occuper des nouveaux qui débarquent, les prendre sous notre aile et les former au service qu'il découvrent.
Enfin, ça c'est une gravure d'idéal, mais on arrive à s'en approcher. On a surtout l'impression qu'il ne tient qu'à nous que l'accueil des soignants se fasse bien et qu'ils puissent ainsi prendre une place sereinement au sein de l'équipe élargie (médecins, cadres...).

J'en discutais avec une (super) collègue ce matin, qui a un an d'ancienneté de plus que moi dans l'unité, et qui est particulièrement mobilisée sur le soin et les dysfonctionnements du service. Plus précisément, je lui parlais d'une étudiante qui allait arriver dans le service et dont j'allais être la co-tutrice. J'étais à la fois très contente de pouvoir accueillir cette personne et contribuer à ce que son stage lui apporte le plus de choses possible, et à la fois un peu stressée par les conditions de notre service qui font qu'inévitablement, on est un peu "pris ailleurs" et parfois désarmé pour continuer de faire vivre un sens thérapeutique.

Ce n'est d'ailleurs pas complètement altruiste, cette histoire : le fait d'avoir quelqu'un sous sa responsabilité permet aussi de se décentrer du service en étant toujours un peu "à côté", obligée de mettre en mots les choses qui - bien souvent et même du côté soignant - passent par les actes. Du côté du soin, le fait d'avoir un étudiant présent permet aussi de mettre du tiers, avec ce côté observateur qu'il a toujours, et ce côté "novice" qui peut créer de bonnes surprises : les patients se surprennent parfois eux-mêmes à être plus précautionneux envers lui... Parfois seulement.

Bref, nous en parlions et elle me disait qu'elle, au contraire, n'arrivait pas à "mentir" (je n'ai pas pu lui faire préciser l'usage de ce terme mais je pense que le mensonge recouvre plusieurs significations selon où on se place), et qu'elle serait trop inconstante pour être tutrice d'une étudiante, trop absorbée par l'insatisfaction et la révolte que lui inspire le "non-soin" trop souvent prodigué dans notre service. Et le peu de recul sur notre propre pratique ne permet pas toujours de modérer, d'arrondir les angles, d'atténuer une colère sourde lorsqu'on explique à un tiers (nouvel arrivé ou étudiant) ce qu'il se passe - et pourquoi nous agissons ainsi.

Finalement, je ne sais pas si c'est que j'arrive (encore) à garder une certaine naïveté (je suis persuadée qu'on fait du bon travail - le meilleur possible - mais que nous en avons trop peu souvent les preuves, puisqu'une fois la crise aiguë passée, nous ne revoyons jamais la plupart de nos patients - sauf ceux qui "rechutent"), ou si c'est qu'effectivement, je "mens" (et je me mens),  pour arriver à tenir debout dans cette tempête permanente d'une unité de crise.