Mme R. est une petite dame, qui marche à petits pas, le dos courbé tout rond, et son regard bleu transparent balaye les alentours à travers des lunettes rondes cerclées d'argent. Mme R., soixante seize ans, des cheveux neige, sourit souvent lorsqu'elle voit passer quelqu'un. Mme R. est au milieu des autres patients dans la salle de détente, elle les regarde parler - je ne sais même pas si elle les entend.
C'est avec son air placide qu'elle prend son traitement, tous les jours, peu loquace lorsqu'on ne lui pose pas de questions. Et je lui demande comment elle se sent. Elle dodeline de la tête, tord sa bouche en une moue dubitative "bof", puis continue dans mon silence attentif, "j'ai l'impression d'être en dehors de tout ce qu'il se passe, je ne suis pas dans la réalité", "je crois que ce sont ces nouveaux traitements que vous me donnez". Elle ajoute chaque jour qu'elle ne s'est jamais sentie en dehors de la réalité comme ça, et cela lui fait peur, très peur.
Il se trouve que Mme R. est régulièrement hospitalisée depuis quatre ans. Elle a eu quelques traitements médicamenteux, mais aucun ne lui a permis de redescendre parmi les autres. Elle avait même cessé de prendre ses traitements, à un moment donné, et s'était sentie "au fond du trou". Mme R. a connu plusieurs médecins, plusieurs équipes, qui ont tous noté dans leurs comptes-rendus un sentiment de déréalisation, depuis le début. Mme R. ne s'en rappelle plus, et sourit lorsqu'on le lui dit "peut-être, je n'ai pas de mémoire pour moi".

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Mme C. a presque un quart de siècle. Elle a tenté de tuer son compagnon. En prison, elle a tabassé des matons et mis le feu aux draps. Intoxiquée par les fumées, hospitalisée en réanimation, elle y a frappé violemment trois infirmiers et un médecin. Mme C. ne trouve d'apaisement que dans la méthadone ou dans la morphine qu'on lui vend dans la rue, pour quelques sous ou des faveurs. Mme C. nous regarde comme un tigre en cage, par en-dessous, pleine de haine contre on-ne-sait-quoi. Puis, ces derniers jours, elle "joue" à la folle, affirme entendre des voix qui lui disent de se tuer. Elle titube, elle a du mal à ouvrir les yeux, mais de temps à autre, ses mouvements sont vifs et précis.
Mme C. est décrite comme dangereuse.
Et l'on ne saura pas de sitôt quel néant et quelle angoisse se cache sous cette carapace.

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Mr M., 34 ans, est persuadé qu'il est atteint d'une maladie très grave. Il le répète sans cesse, matin midi et soir, geignant qu'il n'en peut plus d'avoir mal, à tel point que tous les patients - d'habitude plutôt portés sur l'entraide - le fuient.
Mr M. a tout de même des traitements antalgiques de prescrits - c'est une décision médicale mais aussi psychiatrique : la douleur et la maladie sont les seuls biais par lesquels il peut rentrer en contact avec les autres, et il a été réfléchi en équipe que l'on préserverait ce lien pour peut-être pouvoir gagner une confiance et voir ce qu'il se cache derrière, à terme. Ce sont des antalgiques légers à prendre per os ; et dès qu'il les a avalés, Mr M., arrivé vers nous gémissant et plaintif, se redresse de toute sa taille et soupire d'aise "ça me fait vraiment du bien, ça me soulage".
L'hospitalisation a duré longtemps, et nous n'arrivions pas à entrer en contact avec Mr M. au-delà des soucis somatiques qu'il nous exposait. Certains membres de l'équipe, impuissants, acculés, ont un peu malmené le ressenti douloureux de Mr M., jusqu'à lui faire dire qu'il n'avait (effectivement) pas mal : ils ont crevé son écran de douleur, et ont trouvé derrière un grand trou noir, où Mr M. s'est amenagé une folie. Il s'est mis à entendre des voix, à voir des personnes blanches, bleues, à dormir très mal. Une longue période de trouble s'en est suivie : on ne savait plus vraiment vers quoi on devait tendre avec lui, dans le soin.
Il a finit par lécher ses plaies, se réparer, doucement, en retrouvant une obsessionalité salvatrice, qu'on a pris de soin de préserver jusqu'au bout, cette fois-ci. Tout aurait pu continuer éternellement.
Mais il a fallu évoquer une sortie définitive de l'hôpital. Mr M. s'est mis à broyer du noir, il s'est éteint, se recroquevillant dans les sièges des lieux communs, refusant de regagner sa chambre même la nuit, triste comme les pierres. Le jour de sa sortie, Mr M. s'est roulé par terre, pleurant, hurlant qu'on l'abandonnait "comme un chien". Il a juré qu'il n'y survivrait pas.
Mr M. est aujourd'hui suivi en centre médico-psychologique, tout en vivant chez lui, depuis deux mois.

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Mr F. a des yeux fous, de vrais yeux de psychotique. Le premier jour où je l'ai rencontré, il s'est approché de moi très près, a fait un geste près de mon buste, frôlant mon cou, et m'a murmuré "vous savez ce que j'ai fait ?", les yeux brillants et équarquillés. Je me suis écartée tout en soutenant son regard "oui, je le sais". Il a continué avec un large sourire "et qu'est-ce que vous en pensez ?". Je lui ai retourné la question. Mr F. n'a pas pu me donner de réponse claire, et s'est éloigné en conservant un regard sur moi du coin de l'oeil, parlant à des personnages que je ne voyais pas, entre cris et murmures. Puis il a scandé vers le ciel : "JE-LA-RETROUVERAIS ! RE-TROU-VE-RAIS !".