Les métiers des mondes médical et paramédical, nous, professions dont la vocation est de prendre soin des personnes, sommes globalement bien considérées. Les infirmiers sont tous particulièrement exposés aux réactions (bonnes et moins bonnes, il est vrai) des patients. Combien de fois, lors de mes stages de médecine, de chirurgie ai-je entendus dire (dans le désordre) "vous faites un si beau métier", "vous avez beaucoup de courage", "toute une vocation", "et avec le sourire en plus !"...

Je pourrais vous raconter pourquoi le mot vocation m'irrite particulièrement mais ce n'est pas ici le sujet.

Ces phrases sont un grossier résumé de la représentation sociale qui nous concerne, mais c'est une vérité (en particulier dans les services de médecine/chirurgie/obstétrique où la durée moyenne de séjour est courte à moyenne). Vous avez un problème physique, plus ou moins important, ponctuel, des blouses blanches prennent soin de vous, vous leur en êtes reconnaissant. C'est aussi simple que ça (et que la boîte de chocolat qui va avec).

Vous me voyez venir je sens, mais dans certaines spécialités (pas qu'en psychiatrie, mais je n'écris que sur ce que je connais), le schéma change du tout au tout.

Pour ce qui me concerne, au fil de mes rencontres, j'ai de plus en plus l'impression d'être vue à l'exact inverse de la définition "vocation/courage/jolimétier". Etant infirmière en psychiatrie, j'exerce - aussi - auprès des personnes hospitalisées sous contrainte (mais pas que), je distribue - souvent - des médicaments psychoactifs dont je vérifie la prise, et il m'arrive de contenir les patients, cela fait partie intégrante de ma profession. MAIS je ne dis pas ça comme si c'était automatique, car la particularité de mon métier auprès des individus au parcours de vie souvent compliqué et douloureux, c'est de ne pas ou peu avoir de protocoles référencés dans la pratique soignante. Et cela car ceux qu'on amène à l'hôpital psychiatrique - ou qui viennent d'eux-mêmes - sont ceux que le société a défini comme "anormaux", voire dérangeants. Cette société, dont je fais partie, a sa propre part de folie comme j'ai la mienne, et s'en défend en stigmatisant ceux qui sont sur le point d'y sombrer. Aussi faut-il être attentif d'abord à soi, c'est une évidence, mais aussi aux rebonds que rencontre l'inconscient collectif et qui fait prendre à la société ses tournants.

L'autre jour, j'ai été saisie par les mots d'un livre, au détour d'une allée de librairie. Ce livre racontait comment une personne a "survécu" à ses multiples hospitalisations psychiatriques, et globalement, il rassemblait tous les clichés choquants du genre : être assommé de médicaments, attaché quand on s'énerve un peu parce que personne ne nous écoute... Dans un établissement, reculé, inconnu des services sanitaires, avec des soignants pervers de qui personne n'ose se plaindre de vive voix, pourquoi pas (à vrai dire je ne sais même pas si cela existe, mais c'est l'objet de beaucoup de fantasmes largement alimentés par des enquêtes télévisuelles débiles). Mais en passant par les plus grands centres hospitaliers spécialisés de France, j'ai comme un doute. L'écriture était d'une telle violence envers les équipes et dispositifs soignants que je ne pouvais qu'assimiler cela à un mal-être profond et persistant chez les personnes ayant conçu cet ouvrage.

Pour vous expliquer un peu mon quotidien (qui n'est pas forcément d'une limpidité absolue lorsqu'on est étranger à la profession, je le concède volontiers), malgré les pratiques non protocolisées (et forcément divergentes d'un service à l'autre), il y a une base de soins très claire.
La contention chimique est notre avant-dernière solution face à une personne dangereuse pour elle-même (car largement déprimée, la plupart du temps) ou pour les autres. Cette solution (qui n'en est pas réellement une, mais quand l'écoute, la parole et la présence atteignent leurs limites, on a plus vraiment le choix) permet de passer un cap difficile, c'est donc une mesure temporaire - le but du jeu étant que les patients ressortent de l'hôpital avec le moins de traitements possible.
La contention physique, "attacher les gens", est la dernière solution. Ce qu'on fait quand tout le reste à échoué, et ce qui se pratique dans l'urgence, quelquefois. C'est une prescription médicale, c'est à dire que si le médecin n'est pas présent sur les lieux à ce moment là, nous avons une heure (et pas plus) pour l'appeler et qu'il rencontre le patient pour évaluer si la contention est toujours nécessaire. Un patient "attaché" ne reste jamais longtemps seul enfermé, une visite infirmière par heure est le minimum (souvent, c'est plus), et une visite médicale tous les jours.

J'ai quelques exemples sous la main, pour dessiner un peu les contours de ce soin :
Un jeune patient venait de s'ouvrir le bras avec une fourchette lors du repas. Nous, soignants, nous sommes levés, et nous avons interrompu le geste qu'il faisait en suivant pour se lacérer la gorge : complètement inaccessible, fixé dans une frénésie d'actes auto-agressifs, nous l'avons maitrisé et maintenu pour qu'il cesse de se mutiler. Nous l'avons ensuite soigné.
Une patiente avait, dans un accès de colère, renversé tables et armoires en salle commune, avait cassé une vitre avec une chaise, puis elle s'était recroquevillée contre un mur, le regard fixe, tremblante comme une feuille, sans pouvoir ni parler ni bouger. Son éclatement nécessitait qu'on la rassemble, physiquement : la maintenir dans nos bras l'apaisait déjà, et il fallait qu'elle puisse avoir une continuité de cette sensation d'être réunifiée, elle qui explosait dans tous les sens. La contention avait duré une heure, et elle avait pu pleurer, s'effondrer, et, enfin, parler.
Un patient extrêmement délirant s'était ouvert le front en donnant un violent coup de tête contre un mur. Il n'avait pas pu expliquer ce geste plus que les autres, insensés, mais l'on supposait qu'il entendait des voix - puisqu'il leur répondait parfois.
Une patiente tout juste admise en unité fermée menaçait de fuguer. Elle était là car sa famille, avec qui elle vivait, n'arrivait plus à la gérer, elle les frappait et menaçait de se suicider à la moindre contrariété. Ce jour là, elle voulait absolument sortir de l'unité pour se faire une couleur, insultant et menaçant de mort quiconque la contredisait. Elle refusait de nous rendre son sac à main dans lequel il y avait notamment un briquet. Elle a fini par essayer d'escalader un mur, nous l'avons rattrapée. Ensuite, son agacement alla crescendo, elle balançait des coups que nous évitions en hurlant "quand je me serai jetée du haut d'un pont, vous comprendrez qu'il y avait un souci avec mon traitement !" "tuez-moi !".

Il est ainsi impensable de laisser des personnes se consummer et s'autodétruire sans en passer par la maîtrise de leur corps, le temps que leur esprit reprenne le dessus.

Par rapport à la question du corps, les pratiques de soins étant de plus en plus réglementées, nous avons vu disparaitre le pack en pédopsychiatrie notamment. Envelopper un enfant dans des linges humides en l'entourant d'une voix, lui faire sentir que son corps est un : cette pratique est semblable à la contention de personnes adultes. Nos patients ne sont plus des nouveaux-nés, mais ils ont besoin de cet "embrassage" physique et psychique qui permet aux bébés de se sentir contenus. Ce sentiment engendre une sensation d'apaisement, de sécurité. Nous reproduisons cela au mieux possible, et force est de constater que les contentions sont génératrices d'apaisement, même lorsqu'elles s'effectuent dans un premier temps dans la violence.

Il est curieux pour moi de me heurter à des émotions si vives d'interrogations soupçonneuses sur la violence que l'on mettrait en oeuvre en psychiatrie. Les unités psychiatriques accueillent beaucoup de violence, puisque chaque individu y étant admis - en particulier en secteur fermé - ne peut plus tenir à l'extérieur. Cet individu dont on prend soin est souvent dans un état d'explosivité interne avec une tension permanente, et plus ou moins un délire sous-jacent. Cette violence se répercute à l'intérieur des unités, ricoche sur chaque mur et nous oblige à détoxifier, sans cesse, les ressentis et les affects en libre circulation. Dans un premier temps, cela peut consister à empêcher les passages à l'acte - d'où les contentions sus-citées. Et, petit à petit, on arrive à une tension interne un peu plus acceptable chez l'individu, on peut donc discuter, parler, prévenir : c'est la contention orale, la meilleure et la plus acceptable. Celle qui permet ensuite aux individus de revenir à une "vie normale" - et pour certains cela demande une montagne d'efforts.

Si j'ai été interpellée par la lecture de ce livre, et par plusieurs discussions plus ou moins animées que j'ai eu ces derniers temps, c'est que jusque là je n'avais pas eu à me confronter à autant de discours corrosifs en même temps. On m'a toujours posé ces questions, et c'est bien naturel : on connait si peu les métiers lorsqu'on ne les voit qu'à la télé (grande génératrice de généralités) ; et moi aussi j'aime savoir ce que sont vraiment les métiers d'agent de prison, de policier, de juge - et j'en passe. Mais jamais je n'avais senti une telle réticence, une sensation de malaise car la personne en face est quasiment convaincue que je fais partie d'une secte qui a prévu, à grand renfort de complot, d'asseoir par terre la population à coups de neuroleptiques. Et que moi, petite infirmière qui essaie de défendre ses positions, je suis au choix inconsciente ou très fourbe.

Alors sachez, si vous en êtes ou si vous ne savez pas trop en quoi mon métier consiste, que je déteste distribuer des médicaments et ne le fais que lorsque c'est nécessaire. Que je contiens un patient toujours en lui expliquant pourquoi, même si ce dernier me crâche à la figure sa violence et son mal-être car il est inaccessible à ce moment là. Que je passe le plus clair de mes journées à avoir un oeil partout pour protéger les uns des autres et les autres d'eux-mêmes, et à mettre des mots sur l'indicible pour que les choses se dénouent petit à petit. Que j'essaie toujours par la parole d'être le plus près possible de ce que le patient pourra reconnaitre, comprendre, et qui pourra peut-être l'apaiser.

Nota Bene : Sachez également que je touche un salaire très bas compte tenu du travail que j'effectue, tout comme mes collègues. Mais choisir de gagner plus (en étant obligée de) m'éloigner du quotidien d'une réalité humaine partagée me perdrais sûrement à très court terme.