Ma grande peur, celle qui a jalonné mon parcours - de stage en stage, d'idéal en gamelle - s'est toujours incarnée en ce(tte) infirmier(e) au regard éteint, qui passe de chambre en chambre comme on manufacture des pots de yaourt.

Type : on regarde la planification, on colle des étiquettes, on engueule l'élève parce qu'elle fait pas comme il faut, on prépare les perfusions, on purge les tubulures, on clampe. On casse l'ampoule, on prélève la calciparine, on jette le trocard dans le contener, on jette un regard mauvais à l'élève qui observe, on lui tourne le dos, on pose le tout sur le chariot, et on lance d'un ton maussade "allez viens avec moi, aujourd'hui je vais aller lentement pour bien te montrer".
Montrer les sondes, les pansements, les poches, les drains, les arceaux, les systèmes de ponction, les techniques d'injection.
Oublier de dire bonjour à la chose qui est allongée dans le lit.
Enchainer vingt chambres en trois quarts d'heure et dire "voilà, bon là j'ai pris mon temps, toi faudra que tu sois rapide, t'auras que six patients", "s'ils pleurnichent tu t'attardes pas hein, de toute façon la plupart du temps c'est dans la tête, pas besoin de faire se déplacer le médecin".

Et ma grande question : comment peut-on devenir comme ça ? Mon (encore plus grande) interrogation : comment faire pour ne pas devenir comme ça ?

Les gens ne sont pas inhumains par plaisir de l'être. Il y a la négligence, l'agacement, le surmenage, la fatigue, la frustration, les soucis qui transpercent une blouse plus si blanche. Il y a l'oubli de l'autre dans une souffrance personnelle qui prend le pas et dont on se défend, heurtant çà et là, les patients, les collègues, les "bonnes pratiques". Il y a les muselières et les oeillères qu'on doit porter pour pouvoir rester. L'engoncement du cerveau dans la norme hospitalière, financière et budgétaire avant d'être sanitaire. La vulnérabilité particulière de l'être qui pensait bien faire, qui pensait soigner et sauver, et qui rencontre une douleur toujours renouvelée.

Mon "type" décrit plus haut peut paraître caricatural, bien qu'il n'y ait pas là grande invention de ma part ; j'ai croisé plus d'anti-modèles que de super-infirmier(e)s lors de mes stages.
Même si oui, j'en ai croisé, des gens dont je suis tombée amoureuse tellement ils étaient là, investis, motivés et bienveillants, avec une constance frisant le trouble obsessionnel.

Et je préfère me souvenir de ces derniers.
De mon tuteur de substitution, lors de ma prise de poste, qui m'aida à développer ma réflexion dans de fougueux débats et qui me rassura dans les moments de doutes, permettant toujours que je m'en sorte par le haut et par moi-même, pendant que ses mots résonnaient et étayaient mes gestes.
De ma binôme extraordinaire et fantastique, réfléchie, droite et juste dans chacune de ses décisions, et qui s'associait toujours aux miennes, alors balbutiantes.
De cette collègue paramédicale toujours prête à écouter mes doutes et soutenir mes interrogations, me faisant part de sa propre expérience, longue, riche et tumultueuse.
De cette infirmière prêtant attention à tout, prenant le temps malgré la pression de l'équipe de parler avec les patients, de s'adresser à eux, vraiment, sans vouloir leur imposer d'entrée un traitement ou un contrat de soins.

De manière générale, tous ceux qui s'intéressent réellement à qui ils ont en face. Et qui savent, par je ne sais quel miracle, métaboliser toutes leurs frustrations en énergie positive, en la redistribuant largement autour d'eux.

Ceux qui sont debout. Ceux qui se souviennent de qui ils ont été. Ceux qui écoutent et qui parlent, tout simplement.