C'est Mlle H.
Cette femme à la chevelure de feu doit faire dans les quatre-vingts dix kilos pour un mètre soixante quinze. Elle a la trentaine et des boucles qui lui tombent sur les côtés du visage en cascades désordonnées. Ses yeux sont verts : c'est sa couleur préférée. Elle porte des lunettes loupes qui lui donne un air de bibliothécaire affolée, car son regard - pourtant très fixe - reflète ce qui tourne en permanence dans son corps : l'angoisse.
Mlle H. se lève difficilement le matin, son corps lourd et engourdi s'enroule dans les draps, et elle râle allègrement lors des multiples passages des soignants pour qu'elle se lève. Quelquefois tout de même, elle arrive à temps pour prendre le petit déjeuner. Elle oublie systématiquement de prendre son traitement avant de s'y rendre. Elle demande un chocolat chaud, du pain et du beurre, et mange en regardant fixement en face d'elle, qu'il y ait un mur, un autre patient ou le vide. Sa mâchoire adopte alors un mouvement mécanique, presque cranté.
Mlle H. a un rapport au soin et à l'autre un peu particulier : elle est constamment sub-tendue, mâchoire serrée, et lorsqu'elle explose elle nous supplie de l'attacher. Elle se tape la tête contre les murs et se roule par terre en hurlant son mal-être. Les mots, elle ne les utilise pas. Elle ne sanglote pas non plus. Elle ne se terre pas dans un silence mélancolique. Au lieu de ça, elle vagit, les yeux exorbités, et jette son corps brisé, scarifié, mutilé, aux yeux du monde. Les cheveux défaits, elle apparait comme une montagne rougeâtre et striée surmontée de boucles rousses qu'elle tire et qu'elle arrache en vomissant sa terreur, sa colère, son néant symbolique.
Mlle H. a besoin qu'on la tienne, qu'on la contienne. Elle passe alors d'un état de fureur à un calme de surface d'où affleure une tension discrète mais palpable. Nous savons que nous sommes en sursis, et nous perdons presque de vue que c'est d'elle qu'il s'agit. Car nous sommes systématiquement des éléments de son explosion : elle nous inclut, nous phagocyte, nous entraine dans ses chutes, dans ses mouvements autoagressifs. Il faut y aller, à bras le corps, il faut la prendre pour l'empêcher, la transporter, la soutenir, la coucher, maintenir ses mains agressives.
Et, tout du long, mâchoire serrée entre ses clameurs, elle nous fixe d'un regard fou, ses lunettes de travers.
Mlle H. a fini par mettre des mots sur ses explosions, après maintes années. Elle se voit comme un volcan : quand il y a trop de lave au dedans, elle entre en éruption, sans que rien ne puisse le prévoir ou l'arrêter : sa rage autodestructrice fend brutalement l'athmosphère puis dévale ses pentes en emportant tout sur son passage, les objets et les gens. Mlle H. s'enfamme, se répand, se fracasse.
Peut-être que, si son gouffre symbolique continue de se peupler de mots, elle pourra agir autrement. Ou peut-être que la psychiatrie actuelle aura raison d'elle à coups de lithium, de régulateurs thymiques autres, d'antipsychotiques et d'anxiolytiques. Peut-être...