Si les questionnements inhérents à la folie et à ses origines ne vous branchent pas, ne lisez pas cet article.

On pourrait croire que l'établissement qui abrite des fous ne compte que des patients anonymes que la solitude et la rue ont rendus dingues à délirer. Des ombres nées d'on-ne-sait trop qui, d'une mère probablement aussi déglinguée qu'eux. Sans entourage proche, sans éducation ni réel travail, et surtout, sans argent. Pauvres et miséreux, ces fous que l'on enferme.

Cela rassure, de s'imaginer ce genre de choses, non ?
On ne devient pas schizophrène-méchant-paumé-dangereux lorsqu'on est argenté et qu'on a du sang bleu. On ne sombre pas dans la psychose quand on a un toit, un travail, une famille et des amis. D'ailleurs, tous ces fous sont peu instruits, ils ont l'oeil morne, le cheveu terne, le bourrelet arrogant (comme la SDF-à-caddie en bas de chez moi), et le neurone raide, engoncé dans une torpeur infinie. Leur parler n'a pas de sens, le dialogue est impossible. On ne peut pas communiquer, avec ces insensés. C'est une question de compréhension.

Il y a des tabous qu'il est bon de ne pas lever, paraît-il. Mieux vaut ne pas en parler, car si l'équilibre gagné au silence venait à trembler, il pourrait en résulter des choses terribles.
Comme, par exemple, se rendre compte qu'on n'est pas plus à l'abri de la folie que la voisine du dessus, ou que la SDF d'en-bas, là-bas. Loin, loin de moi. On est pas plus à l'abri, ni de la folie, ni de la maladie, ni des accidents de vie en tout genre qui peuvent faire atterrir le bourgeois sur un trottoir.

A la rigueur, pour ce qui concerne la santé physique, les personnes plus aisées peuvent faire des bilans et des dépistages plus fréquents que les routards même pas couverts par la CMU. Encore que, rien n'est prouvé en ce sens : la vie dans le silence des organes alerte peu, jusqu'à ce que ces derniers se mettent à parler, parfois trop tard.

Mais en ce qui concerne la santé mentale, que faire pour dépister les premiers signes de faiblesse ?
Ne déplaise à beaucoup, il n'y a pas grand chose d'autre à faire que de s'écouter un peu, de temps en temps. Si on est névrosé, on pourra plus "facilement" se rendre compte que quelque chose ne va pas : on se sent "déprimé". Avec tous les petits signes annexes : on dort mal, on se réveille fatigué, on a peu d'appétit...
La psychose, c'est autre chose. Sans vouloir me vanter, je ne peux pas parler de ce que je ne connais pas vraiment, de ce que je ne connais que trop bien, mais de l'extérieur uniquement. La psychose, comme dirait l'autre, c'est un coup de tonnerre dans un ciel serein. Un tsunami sans tremblement de terre. Une tentative de suicide alors que tout allait bien. Un repli extrême sur soi-même alors qu'on a un travail, une famille, des amis. Un long voyage jusqu'en Espagne en plein mois de novembre, en laissant tout derrière soi et sans pouvoir dire ce qu'on allait y faire. Des choses qu'on voit, des voix qu'on entend, et qui n'existent pas pour les autres. Une histoire qu'on s'invente sans s'en rendre compte.

Alors, si ça peut arriver sans prévenir, pourquoi pas au petit Blaise de Quelquechose, qui dort dans des draps de soie depuis ses premiers souffles ? Pourquoi pas à Martine, la secrétaire du deuxième, qui vit avec ses huit chats et son grand fils ? Pourquoi pas à Pascal, marié et sans histoires, sympathique, toujours prêt à rendre service ? Pourquoi pas à Julia, gentille lycéenne juste un peu dans la lune parfois ? Pourquoi pas à Malik, trader survolté qui doit passer six heures par jour chez lui, sommeil compris ? Pourquoi pas à tante Anne, persuadée que les méchants arabes volent tout aux braves français (mais on l'aime bien quand même, enfin on essaie) ? Pourquoi pas à Achille, riche rentier dont la femme vient de mourir ?

Il y a des choses dont on ne peut pas être certain. Des mystères où il faut se contenter du "peut-être" lorsqu'on parle d'étiologie. Malgré ceux qui pensent pouvoir isoler leur propre folie dans un gène ou dans une case. Les sciences inexactes sont les plus intéressantes.

Et donc, nos beaux hôpitaux psychiatriques, dont on est en train de réduire à peau de chagrin les moyens de soigner, regorgent de gens normaux. Oui, normaux, comme vous et moi, avec une part de folie. Cette dernière a pris un peu le dessus, il est vrai. Ils ont besoin de nous pour se repérer dans une réalité qu'ils ont du mal à comprendre, mais aussi pour établir des stratégies de vie dans une société qui les rejette comme on extermine ses poux.
C'est comme ça, par exemple, que la famille de Mr F., dont le délire ne s'est pas stoppé depuis dix-huit longues années, rechigne à lui laver son linge. D'ailleurs, depuis trois ans, ils ne viennent carrément plus. Mr F. n'a jamais été marié, mais son père est le PDG d'une entreprise ayant pignon sur rue et brassant plusieurs milliards. La dernière fois qu'on l'a aperçu il était en Armani. Mais apporter du linge propre à son fils, schizophrène de son état, est une épreuve qu'il ne peut apparemment plus braver. Les messages laissés à sa secrétaire personnelle ne font jamais écho, et il est impossible de pouvoir lui parler de son fils en personne.
Ce n'est pas une anecdote isolée. C'est une réalité qui me désole, parce que je ne peux pas être en colère contre des gens qui ont peur. Contre ce père qui a peur de son propre reflet - la chair de sa chair - hallucinant allègrement des débarquements d'aliens tous les quarts d'heure.

Bien sûr, dans ces hôpitaux, il y a des gens "sans histoire" : le néant en guise de passé, les chambres d'hôpital qui se succèdent en guise de lien. Mais il y a aussi beaucoup de gens "sans histoires" : la famille, les amis, le chien, le travail, les loisirs. Qui aurait pu croire entre tout ça que Mme Y. sombre dans une folie sans bornes ? Je me pose la question - et c'est bien là l'essentiel : ne pas avoir d'acquis ni de préjugés, ou si peu (juste le nécessaire pour la survie de ma propre santé mentale). Surtout continuer à se poser la question.