Cela fera bientôt trois ans que je suis infirmière.
Ajoutant à cela les trois ans et trois mois d'études qui ont précédé l'obtention du diplôme, cela fait six ans que je suis en contact avec le milieu du soin.
Vous avez toute légitimité à penser que je n'en suis qu'au début, au tout début de ma carrière. Et donc, par extension, au tout début de l'oubli.

Mon premier stage. M'en souviendrais-je ?

Je me souviendrai toujours de ma toute première patiente, c'est certain. Je me souviens de son nom, de son visage, de son hémiplégie, de son aphasie, et surtout de son agacement face à ma lenteur et à ma maladresse. Cette dame si distinguée qui ne pouvait plus parler, plus se laver ni manger seule. Et qui me fixait intensément de ses grands yeux courroucés à chaque fois que je ne faisais pas ce qu'il fallait (à peu près tout le temps).

Je me souviens du premier matin dans ce service de médecine, la chaleur étouffante en plein hiver, la sueur du stress, les nausées, l'odeur du désinfectant, les vomissements, la sensation du tissu imbibé avec lequel je frottais les chariots en inox. La couleur indécise du linoléum, le tube de sang tombé des mains de l'infirmière piqueuse et que j'avais ramassé, ma première préparation de perfusion où j'en ai mis partout, l'étudiante de troisième année qui m'avait dit que je n'étais pas assez curieuse, ma référente qui se préparait des tupperwares de bons petits plats tous les midis pendant que j'allais re-vomir un coup.

Il y avait ce vieux monsieur séropositif en début de démence dont personne ne voulait changer la couche, et qui avait fini par fuguer, retrouvé en hypothermie, titubant dans un fossé.
Cette dame au diagnostic mystérieux qui avait affablement accepté de répondre à ma longue et fastidieuse première anamnèse.

Je me rappelerais de ma première prise de sang, que j'ai ratée.
De ma seconde prise de sang où j'ai carrément piqué dans l'artère, et du sang qui giclait à grand coup dans chaque tube, et de ma référente qui palissait d'angoisse à l'idée que j'ai pu faire entrer un germe dans le gros vaisseau en ayant désinfecté seulement à l'alcool.
Mais aussi de ma première prise de sang que j'ai réussie, enfin, à mon troisième jour de stage.

Je me souviens avec un vague haut-le-coeur d'un patient que l'on m'avait attribué à la troisième semaine de stage, patient de mon âge à l'époque. Nous avions dix huit ans, lui en était au stade de Syndrome d'Immuno Déficience Acquise, il n'arrivait plus à marcher seul. Je devais, entre autres choses, l'aider à prendre sa douche, c'est à dire rester présente et l'aider à se laver, de haut en bas.
Le médecin lui donnait trois semaines à vivre. Dix huit ans.
Je me remémore assez douloureusement sa ponction lombaire, où j'ai dû, devant lui, l'aider à faire le dos rond en lui tenant les épaules. Je voyais son visage contracté et souffrant, j'avais chaud, j'étais mal. J'ai vu des phosphènes par centaines, et j'ai passé le relais à l'infirmière pour sortir de la chambre et tomber de ma hauteur en plein milieu du couloir.

Je me souviens aussi de la première fois où j'ai assisté à la ponction d'un kyste purulent chez une vieille dame. Et de mon second malaise.

Il y avait aussi cette dame dont je ne me remémore que la première partie du nom. Je l'aimais bien, je discutais beaucoup avec elle. Un peu trop, puisqu'on a décidé que ce ne serait pas une patiente à qui je ferais les soins.

Enfin, ma dernière patiente attribué lors de ce stage, atteinte d'un polyarthrite rhumatoïde, ayant des douleurs intenses à chaque geste. Je devais la nurser tous les soirs, seule. Le premier soir, elle a hurlé de douleur, pourtant compliante dans les mouvements que je lui demandais de faire. Je suis sortie de la chambre sans même avoir remis les ridelles, catastrophée. Je me suis rendue auprès des aides-soignantes, qui ont décidé d'y aller à deux. Je les ai suivies, j'ai pu entendre qu'elles l'engueulaient copieusement, prétextant qu'elle avait fait "pleurer la stagiaire".

J'ai quitté ce service. J'en suis partie pour ne plus jamais y revenir.