Linda est une jeune fille de dix-huit ans. Elle a les yeux noirs, les cheveux noirs, porte un pull, un short et des collants noirs. Elle est pâle, et c'est d'une voix chevrotante qu'elle répond à mes questions. Je ne croise son regard que furtivement, ses yeux restant la plupart du temps cloués au sol, vers la gauche de mon fauteuil.

Elle s'exprime avec beaucoup d'hésitations, dans un vocabulaire incertain qu'organise une syntaxe vacillante.

En fait, c'est la deuxième fois qu'elle me parle. La première fois, elle a évoqué une situation familiale particulièrement glauque. De la violence, du père surtout, et vu ses pleurs et ses moues de dégoût, sûrement plus qu'une "simple" violence. D'ailleurs, à plusieurs reprises pendant l'entretien, elle évoquera des "violentations". Elle avait porté plainte, il y a deux ans, mais avait arrêté la procédure et - aujourd'hui - elle ne veut plus entendre parler de procédure. Elle m'assure longuement que "depuis, il s'est calmé".
C'est la deuxième fois qu'elle me parle, donc. Elle me sourit timidement - enfin, elle sourit timidement au lino à côté de ma chaussure, d'un sourire un peu tordu.
Elle m'informe qu'une assistante sociale est venue à son domicile. Que ses parents se sont énervés après elle ensuite "c'est ma faute s'ils ont autant de problèmes" "je sais pas pourquoi, mais c'est ce qu'il me disent" "je l'entends tous les jours".

Linda a toujours le nez plus ou moins rouge, les yeux mouillés et la bouche tremblante. A l'oeil nu, on peut apercevoir les efforts monstrueux qu'elle fait pour se contenir.
Elle répond à mes questions, mais sur elle, sur ce qu'elle voudrait faire, c'est le grand vide "je ne sais pas trop quoi dire, je suis perdue". Elle risque actuellement de se faire virer de son lycée "je pleure tout le temps, et j'ai des mauvaises notes". Elle ne sait pas ce qu'elle veut faire, sauf "je veux partir de chez moi" "mais j'ai peur que mes parents le prennent mal" "même si mon père me dit tout le temps que ça fera une bouche en moins à nourrir".

Je l'écoute et j'approuve.

"Je sais jamais comment ça va être quand je rentre chez moi"
"Des fois on me dit bonjour, des fois on me dit rien"
"Je me fais oublier, et eux ils font comme si j'étais pas là"
"Une fois j'ai invité une copine elle a tenu deux heures"
"Ma mère a fait semblant d'être normale et passé cinq minutes elle recommençait comme d'habitude"
"Elle m'insulte tout le temps. Elle me dit qu'elle m'aime pas"

Dans chaque phrase on entend l'écho sombre d'une menace planante.
Je l'écoute et je prends ma voix la plus douce possible.
Linda continue de fixer le lino, elle pleure mais ne prend pas les mouchoirs que je lui ai mis à disposition. Je me rends compte qu'il va falloir la protéger assez vite (du fait de la situation) et assez lentement (du fait de sa culpabilité). J'ai l'impression de me retrouver face à une petite fille de huit ans qui attend juste qu'on la prenne dans les bras.
Elle bat des cils, s'essuie les yeux avec sa manche, elle ressaisit tout ce qu'elle peut ressaisir.

Je lui demande ce qu'elle pense de ce que je lui dis.
Elle me répète qu'elle est perdue. Qu'elle ne veut pas mourir, son père lui ayant assuré qu'il la tuerait et qu'il l'enterrerait derrière la maison si jamais elle parlait "encore" à quelqu'un. Mais qu'elle veut quand même partir de chez elle.

C'est complètement dérisoire, mais pour ce week-end, Linda dormira chez sa copine.