Après quelques discussions sur Twitter avec Babeth, Miette, Soskuld, La Crabahuteuse et Wild Child, autour de la "maltraitance", nous nous sommes donné le mot : que chacune planche sur le sujet. Un retour sur soi, un partage des défaillances : celles qu'on a rencontré à l'extérieur ou à l'intérieur de soi.

Si je fais le point sur mon rapport (écrit) à la maltraitance, je reconnais que j'en ai pas mal parlé sur ce blog, déjà. La maltraitance institutionnelle, surtout. Il faut dire que j'ai eu pas mal l'occasion de me cogner, de manière directe, à ce type de violence ; et j'aurais tendance à dire que c'est de là que partent les choses.

Commençons par le commencement, pour retracer ce parcours au sein de la violence subie, de la violence ressentie, de la violence agie.

Tout a commencé par un stage, rien que la pression avant d'y être fut violente. Moi qui n'avais jamais mis les pieds dans un hôpital en tant que patiente. J'avais tout à apprendre, je le savais d'emblée, et j'arrivais avec ça. On m'a répété je ne sais combien de fois que j'étais jeune, qu'il fallait que je regarde, que je mûrisse, que j'apprenne. Je commençais à le savoir, au bout de quatre semaines, mais à chaque nouveau stage, il fallait tout recommencer, refaire ses preuves. Depuis le départ.
Dans ce premier stage, je me rappelle de la violence des infirmières à mon encontre : première année, premier stage, dix huit ans : je ne les intéressais pas, et c'est de n'avoir aucun regard, aucune attention, aucune réponse à mes questions qui fut violent. "Vas voir les aides-soignantes", ce que j'ai fait. Ces dernières s'en sont donné à coeur joie, ou plutôt, devrais-je dire, si j'analyse un peu leur propre position par rapport à moi : une étudiante toute neuve toute fraiche qui va devenir infirmière, l'occasion rêver de l'initier à une "vraie" pratique de soins. Qu'elle sache ce que font ses collègues aides-soignantes, pour plus tard. Qu'elle mette les mains dans la cambouis dès maintenant, parce qu'après, elle ne suivra plus que les infirmières. Précisons que ce service était très clivé dans ses pratiques : les soins du corps aux aides-soignantes, les soins techniques aux infirmières.
J'ai fait très vite des toilettes très compliquées tout en m'entendant dire que je n'avais que trois patients, que c'était peu, que je n'aurais pas toujours le temps de faire comme je faisais alors.

J'ai commencé à sentir la limite venir dès que le nombre de patients a augmenté, sous la pression de mes différents encadrants des différents stages. Pour illustrer, un stage de chirurgie digestive, en début de deuxième année : je devais avoir quatre à six patients à prendre en soin. Les infirmières et les aides-soignantes travaillaient en binôme, et, finalement, il n'y avait que les étudiants qui travaillaient seuls, dans ce service.  
J’étais avec une autre étudiante qui était de l’IFSI attenant à la structure : elle était « de la maison », elle. D’autre part, mes deux référentes décrétèrent que j’avais un « profil psy », et que j’allais donc prendre en charge tous les patients « psys » du service. Entendez « t’es capable de nous sortir des explications d’on ne sait où pour expliquer les comportements chiants des patients, donc tu vas te coltiner tous ceux qui sonnent trop souvent ».
Je suis arrivée sans peine à cinq patients, dont une patiente dite « hystérique » qui « s’écoutait trop », un patient « pervers » sous le prétexte que, dans sa chambre (qui est son espace privé), il se baladait en caleçon, et une autre patiente enceinte de huit mois (aussi « hystérique ») qui souffrait le martyr car on arrivait vite au bout des possibilités antalgiques possibles.
La maltraitance était déjà bien en place : si j’étais dans une chambre, occupée à faire un nursing ou un pansement, et qu’un autre de mes patients sonnait, cela pouvait durer vingt minutes, personne ne répondait à ma place : c’était ma/mon patient(e), donc à moi de me débrouiller.
C’est comme ça que les patientes dites « hystériques » le devinrent vraiment, à force de douleur à supporter : des hurlements, des supplications, des pleurs. Alors qu’un simple antalgique donné plus tôt leur aurait permis de mieux gérer.
Je commençais donc à atteindre mes limites : j’accumulais, le partage de la douleur, la culpabilité, la rancœur très forte envers l’équipe. Je finis par m’adapter, le temps de ce stage, au système : si je voyais qu’une de « mes chambres » sonnait, je laissais en plan le soin commencé (en sécurisant un minimum l’environnement) pour aller voir rapidement ce qu’il se passait. Ou alors, si j’étais proche de la fin du soin, je terminais rapidement, je coupais le dialogue en disant qu’on continuerait à parler plus tard… Et je n’avais pas toujours le temps de revenir, suivant les situations.

C’est en partant de là que j’ai commencé à comprendre la capacité phénoménale de répercussion de la violence, et la contagiosité de la maltraitance à une équipe entière, pour peu que la hiérarchie soit elle-même dans un fonctionnement maltraitant. Et à partir de ce moment, même si mon projet en entrant en IFSI était la psychiatrie, j’ai rayé définitivement toute éventuelle possibilité de me tourner vers les soins généraux. Trop de choses à apprendre et pratiquer sans aucune sérénité, trop peu d’ouverture à ce qui fait l’humain et les réactions de chacun.

Et puis, dans mes stages de psychiatrie, je me suis aussi cassée la figure.
Surtout dans ce stage de milieu de troisième année, où ma référente (alias pitbull) termina le stage en me disant carrément qu’il fallait que je réfléchisse bien avant d’être infirmière en psychiatrie, car pour l’instant, ce n’était pas ça du tout.
Bon.
Il faut dire que dès le début du stage, le ton était donné : premier matin, première prise de sang en étant observée pour qu’elle me fasse confiance pour la suite. Moi mal réveillée, ma référente pas vraiment aimable, moi sous pression, comme d’habitude, dès qu’un enjeu est présent, j’oublie : mes compresses, mes gants. Je me ressaisis. On entre dans la chambre, c’est un jeune homme, la trentaine, entré la veille à la suite d’une tentative de suicide. Le bilan sanguin est un bilan d’admission. Politesses d’usage, je me présente, je lui explique, il est compliant, plutôt éteint et triste : je serre mon garrot, je repère ma veine, je pique, et, comme d’habitude, dès qu’un enjeu est présent, je rate. Je ne m’acharne pas, je plaisante avec le patient, je dédramatise la situation et j’arrive à le faire sourire (et là je suis plutôt rassurée), quand pitbull intervient. Elle me prend le plateau des mains, se met de l’autre côté du lit, sans un mot, le patient semble surpris. Je reste un peu figée, puis je me mets en retrait dans le fond de la chambre, contact visuel avec le patient. Pitbull ne dit toujours rien, j’ai la maladresse de vouloir poursuivre la conversation avec quelque chose comme « y’a des jours avec et des jours sans pour les prises de sang ». Et pitbull de lancer froidement « non, là t’as juste pas fait comme il faut, c’est pas une histoire de chance ». Message reçu.
Le stage fut tout entier à l’image de cette première cohabitation. Elle me reprochait ma lenteur, mon manque de fermeté. Elle me mit à l’épreuve en me confiant une patiente mélancolique qui était inerte et insultait, tous les matins, la soignante qui venait la lever, l’aider à se laver. Leur méthode avec cette patiente était d’entrer dans la chambre en criant « c’est le matiiin, debouuuut », d’ouvrir les volets en grand sans même le signaler avant, de retirer les draps d’un coup et de sortir physiquement la patiente du lit – patiente qui résistait de toutes ses faibles forces et qui insultait à tour de bras. Je vous laisse imaginer le tableau de fous, réellement.
Elle m’imposa de faire de la même manière qu’elle, car je m’étais essayé, avec cette patiente, à une méthode plus douce, qui avait globalement autant d’effet que la méthode forte, si ce n’est qu’il n’y avait que la patiente qui criait, et que je ne cherchais pas à hurler plus fort. Et puis, quelquefois, des brèches : elle prend le gant et se lave, du mieux qu’elle peut. Elle ne l’avait jamais fait auparavant. Mais je me suis vue reprocher cette manière de faire, ma référente suppléant régulièrement à mes gestes lorsqu’elle venait voir comment ça se passait « non mais là, il faut faire comme ça, il ne faut pas lui laisser le choix ».
Et personne dans l’équipe ne prenait parti : cette ancienne infirmière, un peu impressionnante, faisait taire jusqu’à la cadre. J’avais vraiment touché le gros lot, et j’ai fini par jeter l’éponge. Je n’ai pas arrêté mon stage, mais je me suis pliée à ce qu’elle voulait de moi, à cette exception que je ne criais pas. Je ne cherchais plus à prendre du temps avec cette patiente, je faisais les choses le plus vite possible, je faisais les gestes à sa place, les gestes qu’elle avait pourtant pu esquisser alors que je prenais le temps avec douceur et distance. C’est comme ça que j’en suis arrivée à un point d’insatisfaction qui me poussa à retourner à l’IFSI dans la troisième semaine de stage pour prévenir que je ne tenais plus, alors que ma Mise en Situation Professionnelle approchait à grands pas.
La résolution de cette impasse, c’est le médecin psychiatre qui me l’apporta : il fit sortir ma patiente du jour au lendemain, alors qu’elle était là depuis des mois. Je le soupçonne d’avoir eu pitié de moi. Et même si je m’inquiétais pour le devenir de la patiente, c’est le soulagement qui prit le dessus sur le moment : j’avais l’impression de pouvoir respirer à nouveau.

Depuis mon diplôme, j’ai changé de positionnement.
J’ai débuté en psychiatrie, en service de crise. Les premiers mois m’ont permis de comprendre que j’étais bien à ma place, que j’avais ma pertinence et mes compétences. Les mois suivants m’ont permis de voir comment je pouvais en arriver à des limites, à des facilités, au détriment des personnes soignées. Je me suis heurtée à des prises de conscience un peu brutales, à des pratiques de collègues que je n’approuvais pas, sans possibilité de dialogue. Je me suis très souvent sentie impuissante. Et, quelquefois, pour ne pas arriver au bout de mon épuisement, j’ai fermé la porte, psychiquement. Pour me ressaisir, me reconstruire, deux minutes, deux jours, deux semaines. Et je revenais à la charge, mobilisée, investie, plus lucide qu’auparavant. J’ai eu des ratés, des manquements, des moments douloureux où je n’ai pas pris les bonnes décisions, et des retours violents de la part des patients, au cœur même du soin (et je ne prends volontairement pas d’exemple pour conclure rapidement).
Mais finalement, ma part de maltraitance – les moments de déni, de ras-le-bol, de pourquoi moi je le ferais si personne ne se bouge avec moi ? – je l’ai toujours travaillée, analysée, mise en lien avec ce qu’il se passait au-dessus : ce qu’on me faisait subir à moi, ce qu’on faisait subir à mes supérieurs directs. J’ai remonté la chaîne jusqu’en haut, dans mon analyse, et j’en suis arrivée à la conclusion qu’en réfléchissant – à la base – en euros, on avait aucune chance d’aboutir, en fin de chaîne, à une mise en acte du côté du soin et de l’humain, réellement.

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Je vous invite également à remplir un questionnaire diffusé par le Dr Michel Schmitt, dans le cadre d’un travail de recherche sur son sujet de prédilection, la Bientaitance, pour la publication d’un ouvrage à venir.