Je rencontre Serena une après-midi plus que morne, où le ciel gris semble s'effondrer sur les toits de la ville.

Petite silhouette emmitouflée dans un grand manteau marron et blanc, avec des bottes fourrées qui emprisonnent le bas de son blue jean, Serena porte de longs cheveux attachés serrés en un gros chignon perché sur le sommet de sa tête.

Serena a vingt ans, et elle ne va pas bien. C'est la première chose qu'elle me dit en entretien : "ça fait deux ans que je suis en dépression". Dépression : personne n'a jamais eu l'occasion de poser ce diagnostic. Car si Serena va visiblement très mal, elle répète à qui veut l'entendre que personne n'y pourra jamais rien, et qu'elle finira par se tuer.

La grand-mère de Serena s'inquiète beaucoup pour elle. Elle me le dit à sa manière : "je lui ai imposé de venir vous voir. Parce que vous comprenez, elle est tout le temps en colère contre tout, et puis elle râle après les gens, partout, tout le temps" "des fois elle est gaie, et tout d'un coup elle pleure, elle crie, elle dit des choses insensées, alors moi je lui ai dit : ma fille, soit t'es une grosse droguée, soit t'es bipolaire !" "parce que vous savez, ce qui n'arrange rien, c'est qu'elle fume le hashish... Alors moi, je sais plus quoi faire."

Serena ne peut pas compter sur sa mère alcoolique, ni sur son père, parti depuis longtemps, et qu'elle n'a jamais connu qu'à travers le filtre des paradis artificiels au sein desquels il avait élu domicile.
Elle travaille beaucoup, pour gagner sa croûte ; ou plutôt, pour gagner sa résine et ses cristaux.

Dans une logorrhée enflammée et mêlée de pleurs, elle m'apprend sans le savoir comment la psychose la structure : "j'ai conscience de tout, tout le temps" "dès fois je me dis que mes études c'est super, et puis soudain je pense à l'injustice, à l'absurdité de la vie, et je lâche tout" "plus rien n'a de sens, la seule priorité pour moi maintenant c'est d'avoir assez d'argent pour mes doses" "je prends de la MD depuis peu, j'ai découvert que c'était les seuls moments où j'étais heureuse de vivre".

La seule pensée positive qu'elle peut me livrer est la suivante : "Je rêve d'être pendant six mois dans un centre où on s'occuperait physiquement et psychiquement de moi. Je voudrais ne plus rien avoir à faire avec mon corps, ni avec ma tête. En ce moment je ne mange plus, je ne dors pas."

Elle déverse, sans arrêt si je ne la coupe pas, un flot de mots piquants, crochus, qui s'entrechoquent et explosent dans la courte distance qui nous sépare.
"J'avais pas vraiment envie de parler mais je peux plus supporter tout ça" "tous les gens qui ont essayé de m'aider n'ont jamais réussi à se centrer sur mon problème"

Serena pense qu'elle peut prendre des comprimés en assez grande quantité pour ne plus jamais se réveiller. Elle dit cela en braquant ses yeux mouillés droit dans les miens, d'un air presque suppliant.
Et, la seconde d'après, quand je lui parle très sérieusement de se rendre aux urgences pour pouvoir trouver un peu de ce répit dont elle rêve, Serena se détache froidement de mes mots et m'assène des remontrances, des "ça ne servira à rien" "je suis pas folle, vous me prenez pour qui ?".

Un peu plus tard, elle s'éloigne, pendue au bras de sa grand-mère, pestant de manière véhémente contre les gens, les voitures, la pluie, et tout ce qui peut bien faire effraction dans son monde si fragile et si précaire.