Il a des yeux bleus pâles estompés par de larges lunettes carrées aux verres épais. Il semble sur le point de pleurer à chaque fois qu’il prononce une phrase – mais aucune larme ne coule jamais. Ce visage apathique et abattu s’accorde avec une silhouette stable, sans tremblements, tranquillement installée dans le fauteuil me faisant face.

Je débute les entretiens presque toujours de la même manière – réservant les formalités administratives à la conclusion, je brise la glace avec un « qu’est-ce qui vous amène ici, aujourd’hui ? » en fréquence basse, sous-ton invitant l’autre à s’exprimer, mettant en retrait mes propres mots. La plupart du temps, ça marche très bien, et les personnes se saisissent de l’espace de parole qui leur est ainsi ouvert. D’autre fois, ça patine, ça hésite, c’est compliqué, ça sanglote tant et si bien qu’il est difficile d’aligner deux phrases sans vider la boite de mouchoirs.

Le père de Gulven, lui, décline calmement les raisons qui l’ont amené à prendre rendez-vous – Gulven a seize ans, et « le dialogue est sur le point d’être rompu ». « On se croise à peine, il n’est jamais chez moi. Il est souvent chez sa mère, qui n’est jamais chez elle. Il traine avec les copains, les copines, il dort avec eux, chez sa mère ou chez eux. Enfin, je crois... La plupart du temps, je ne sais pas où il est. »

Seize ans : le tableau est plutôt incongru, et le fond tranche avec la forme. Je lui demande s’il lui arrive de passer de longues périodes sans savoir du tout ce qu’il se passe pour son fils – il me répond que oui ; pendant ces vacances d’été, il a pu passer quatre ou cinq jours d’affilée sans nouvelles. Il sait qu’il devrait déclarer une fugue – du moins, il le reconnait à demi-mots quand je lui évoque cette action – « je n’ose pas. J’ai peur de rompre complètement la communication. Alors que là, tant que l’on se croise, il me dit des choses, parfois. »

Et, de manière plus générale, comment percevez-vous son état ? Est-ce qu’il semble « aller bien » ? Oh... Trois fois rien. « Il boit pas mal d’alcool quand je travaille – je suis médecin généraliste, je fais parfois des journées de treize heures – je rentre et je trouve quelques bouteilles vides ; la dernière fois il y avait deux bouteilles d’un bon rosé dans le bac, mais bon, ils les ont bues à deux avec sa copine. » Et le tabac, le cannabis ? « Oui, il en consomme, mais je ne saurais pas vous dire combien. Parfois il en laisse traîner... Mais enfin, je n’ai jamais touché à ce genre de choses, alors je ne sais pas. Parfois il dépense beaucoup pour en acheter, mais je n’ai pas bien idée de la quantité que ça fait, il parait que c’est cher... »

Il ne sait pas non plus me renseigner sur la santé globale de Gulven – comble pour un médecin. Il suppose qu’il n’a jamais eu de « gros problème » avec ses consommations, « il me l’aurait peut-être dit, sinon ? » ; c’est bien sur le ton interrogatif que monsieur me répond.

Et depuis combien de temps ça dure, tout cela ?

Ce père m’explique que des conflits ont commencé à éclater il y a deux ans – chez lui, en tout cas : étant en très mauvais termes avec la mère, il ne peut savoir comment ça se passe chez elle. Ces conflits sont exacerbés depuis une dizaine de mois – un peu après la rentrée en seconde de Gulven.

Il n’y a pas de honte chez ce père qui expose ses défaillances sans craindre le jugement, à première vue. Cependant, il ne semble pas si inquiet que ça quant à la sécurité et à la santé de son fils. Ce qui l’embête le plus, c’est qu’il risque de perdre le lien, dans les pérégrinations inconnues de Gulven, qui donne des nouvelles une fois par semaine, et qui, à chaque fois qu’il passe chez son père, y laisse des traces de consommations toxiques importantes. Où est son fils, que fait-il ? Cela ne torture pas ce monsieur. Il lui donne de l’argent quand il en demande – même s’il suppose que Gulven n’en fait pas un usage tout à fait innocent. Par contre, la rentrée approchant, il ne veut pas que son fils « décroche », tout comme il se dérobe de plus en plus à son regard de père.

Monsieur reste serein, comme s’il avait simplement perdu un instant des yeux son enfant dans les rayons du supermarché, et qu’un appel au micro suffirait à le retrouver. Il ne souhaite vraiment pas déclarer les fugues – quand bien même cette formalité relève d’un devoir légal de parent lorsque l’adolescent est hors les murs, hors de portée, hors du regard.

« Pas un seul sms en cinq jours, la dernière fois. Mais je ne suis pas inquiet. » Bon, peut-être qu’il va falloir le devenir un peu, quand même.