Ce moment que j'aime tant depuis que je suis môme, malgré l'appréhension des autres, pairs encore inconnus ; malgré ce malaise qui tort le ventre et réveille ma mère par des cris d'effroi. La rentrée, au-delà du supplice de la scolarité, c'est déambuler dans les rayons remplis de fournitures toutes neuves, caresser les couvertures des cahiers de couleurs, comparer les agendas en rigolant avec ma soeur, choisir soigneusement mes stylos, butiner parmi les classeurs, les lutins, les intercalaires...

La rentrée des classes, c'est aussi la fin (symbolique) de l'été ; août agonisant qui promet l'arrivée de la fraîcheur et des feuilles multicolores, de la nature qui se meurt lentement pour mieux renaître au printemps. Point de sanglots ni de violons, mais un grand élan de joie à l'idée de me couvrir de manteaux et d'écharpes pour affronter cette athmosphère qui fait rougir mes joues et transforme mon souffle en une fumée mystérieuse. Et ces matins translucides, où l'air est tellement sec que la lumière solaire se diffracte en mille étincelles à travers les branches nues, et parviens jusqu'à ma table de suppliciée, au fond de la salle de mathématiques. Mes longues rêveries d'hiver...

J'anticipe cette rentrée universitaire. Comment m'habiller pour paraître crédible face à toute une armada d'étudiants en Licence ? Comment saisir l'attention de ceux qui savent plus ou moins ce qu'ils font là ? Comment créer une dynamique dans ce groupe composé de personnes ayant toutes des intérêts et des connaissances divergentes ? Vais-je parler assez fort pour être entendue ? Vais-je formuler suffisamment clairement pour être comprise ? Cette vingtaine d'heures de travaux dirigés planifiée pour le premier semestre sera-t-elle pénible à assurer, ou au contraire, un plaisir tout du long ? Et ma thèse, dans tout cela : aurais-je suffisamment de temps et d'énergie à mettre dans ma recherche ?

Aujourd'hui, j'ai flâné dans la grande librairie à côté de mon lieu de travail - le vrai, celui qui paye mes factures, mon toit et ma nourriture. Une édition poche de Capitale de la douleur a croisé mon regard ; ah ! Ce cher Eluard. Je n'ai pas résisté.

Le tour de votre taille pour un tour de fleur,
L'audace et le danger pour votre chair sans ombre,
Vous échangez l'amour pour des frissons d'épées
Et le rire inconscient pour des promesses d'aube.

Ses poèmes comme des gouttes de douleur dans l'eau froide, comme ce soleil ébloui, à la morte saison. Comme un coup de poignard tout au fond de mon âme ; mais que puis-je piailler là, moi, pauvre oisillon... Poétesse du dimanche, qui, même en rêve, chute toujours.

Reste que c'est la rentrée, et bientôt la belle saison automnale. Je vais m'élancer dans le vide, sans savoir à l'avance, ni pouvoir deviner.

Que sera demain ? C'est bien le sel de la vie, et je le savourerai.