La graphorrhée du monoblogue

23 août 2015

Ingratitude et ambitions secrètes

Voir les mêmes visages tous les jours. Partager les mêmes réflexions et analyses.

Entendre toujours les mêmes histoires anecdotiques : les enfants, la maîtresse, l'école, les parents, la belle-mère, la petite-amie, les projets immobiliers, le sport du dimanche, les dernières promotions commerciales, les difficultés des transports en communs, les travaux dans telle commune... Et, fatalement, la météo.

Avoir un rôle pareil, du jour passé jusqu'au lendemain. En être fatigué, et presque le montrer. Puis, culpabiliser, parce que c'est une chance, tout de même, d'être là. De faire cette version de mon métier, intéressante, stimulante et confortable.

Mais, voilà.

Nourrir secrètement des ambitions complètement hors-sujet. Être attirée vers d'autres domaines - passionnellement, sans pouvoir repousser les assauts de l'imaginaire : et si je devenais artiste, enfin, pour de vrai ?

...

Rien à voir. Laisse tomber. Oublie !

T'as jamais pu suivre ton souhait jusqu'au bout. Infoutue de saisir la chance, il y a presque dix ans de cela. Pourtant, tu aurais pu ! Tu avais les notes, les capacités ! Mais tu as choisi de bifurquer vers un IFSI, comme ça, en laissant tomber tes planches, ton Zap Book, tes graphites et ton encre de Chine. Tu l'as cherché, ce métier ; tu la mérites, cette frustration quotidienne.

Il y a cher à parier, que, même avec une nouvelle chance qui te serait servie sur un plateau d'argent, demain... Tu t'en détournes.

Tellement lâche.

...

Arriver tous les matins à l'heure. Être appréciée professionnellement par ses collègues et partenaires de projets. Être reconnue par sa hiérarchie. Être remerciée par les personnes écoutées et aidées - fleurs, biscuits et chocolats à l'appui.

...

Ça ne te suffit donc pas ?

...

Ingrate.


20 août 2015

Présentations (mise à jour)

Qui dit reprise en main (sérieuse) de blog, dit petite mise à jour dans les présentations (oui, "les" : je vous invite à vous présenter en commentaire, si vous le souhaitez).

Parce qu'il y a eu pas mal de rebondissements et de tournants depuis ma « simple » activité en tant que fonctionnaire à l’hôpital.

Pour reprendre le contexte et préciser un peu : après presque trois ans de bons et loyaux services à l’hôpital public (et plus de quatre ans si on compte les stages d’IFSI), en psychiatrie (secteur fermé), j’ai levé le camp, j’ai pris mes distances pour aller voir ailleurs l’herbe plus verte, et me décentrer des services de crise.

Pour faire court, était apparue chez moi une souffrance professionnelle certaine, nourrie par des conditions de travail déplorables (peu de moyens humain, matériel, institutionnel et logistique) et des plannings en trois huit juste hallucinants (obligation de minimum deux semaines de nuit tous les deux mois, personnel tournant en flux tendu constant avec beaucoup de « burn-out », arrêts maladies en conséquence, rappels quasi systématiques sur les repos, culpabilisation des personnes refusant de revenir bosser, et j’en passe). Tout cela dans un contexte d'accueil de crise : des patients très angoissés, parfois violents (auto ou hétéro agressifs), survoltés ou largement dépressifs, avec ou sans velleités suicidaires / de fugue...
Il s'ensuivit pour mon cas, vous vous en doutez, un état d’épuisement physique tant que psychique, doublé d’une frustration massive à ne même plus pouvoir prendre soin (au minimum du minimum) des patients hospitalisés. 

Je cherchais autre chose, j’ai été voir dans d’autres hôpitaux, cliniques, associations ; j’ai passé des entretiens… Jusqu’à voir cette annonce pour la petite structure dans laquelle j’occupe une place depuis deux ans.
 
C’est une structure à taille humaine, avec moins de dix intervenants. Il s’agit d’écoute, essentiellement : rencontrer des mineurs, de jeunes majeurs, et parfois leurs familles. Le projet  exigeait une aptitude à mener des entretiens avec ces derniers, afin de comprendre leurs situations, et (re)créer du lien – que ce soit avec le jeune, sa famille, ou avec les différentes structures qu’il fréquente. Tout cela dans l’idée de mettre en place / faire perdurer une prise en soin globale. Il s’agit donc non seulement d’entretien, mais aussi d’analyse et de travail en équipe resserré.
J’ai été immédiatement emballée par cette description d’un travail qui me paraissait être une complète redécouverte de mon métier.

La discrétion professionnelle (et ma jugeote personnelle) m’imposent de ne pas citer cette structure, mais je me dois d’en divulguer un minimum afin de rendre le reste (les articles à venir) à peu près compréhensible.

Je ne m’interdis pas pour autant de répondre aux questions !

Bienvenue :) 

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18 août 2015

La nouvelle vie

Un souffle d'air m'a fait délaisser l'écriture sur ce blog depuis début 2014, mais je compte bien y revenir. Parce que c'est important pour moi de tracer ce qu'il se passe dans mon quotidien d'infirmière, même si je n'écris pas tout, même si je suis partiale, assujettie à mes propres perceptions.

Ma graphorrhée habituelle a laissé place à un quasi désert lexical, qui fait peine à voir : peu d'articles, et peu de substance dans ceux que j'ai réussi à expulser ; si je les avais dits à l'oral, ç'aurait été d'une voix blanche. Parce que j'aime à chercher les causes, il est probable que j'ai laissé la source se tarir au profit d'autres choses, plus vitales et plus essentielles, dans un laps de temps qui aura été, à mon goût, bien trop long.

Et puis trêve de louvoiements, je pose ici la question sans ambages : pourquoi écrire ? 
S'il y a une réponse claire, nette, qui me vient directement à l'esprit, c'est celle-ci : écrire pour pouvoir se relire.
Relire, et non pas relier, qui est un lapsus (de clavier) si facile qu'il vient d'échapper à mes doigts. Mais, au fond, se relire, c'est bien une histoire de lien ; voilà ce que j'écrivais il y a six mois... Où en suis-je maintenant ? L'écriture fixe quelque chose de ce qui se meut en permanence au fond de mon être, et qui se convertit en actes, dans ma pratique de soignante.
Mais il y a aussi autre chose, de bien plus trivial (au sens de l'évidence) : le plaisir. Ecrire pour le plaisir de voir se former des mots sur cette journée si particulière qu'on vient de vivre, sur ces moments d'équipe parfois difficiles, sur ces rencontres de patients qui peuvent se révéler complexes et dont on ne peut tout comprendre... Ecrire pour se délester, et pour ressentir la double satisfaction de le faire, et de savoir qu'on pourra revenir y faire un tour, revivre ce moment qui nous a marqué (et a été marqué), d'une manière un peu différente, un peu décalée. Comprendre qu'on ne répète jamais tout à fait les mêmes erreurs. Pouvoir, avec quelques années de recul, constater quelques évolutions (c'est bien plus efficace et formateur qu'un entretien d'évaluation annuel), et, oserais-je... Cela amène aussi à déjouer un peu ce surmoi interne, si féroce lorsqu'il est sans mémoire.

En faisant le tour de la question (bien dodue, soit dit en passant), cet espace virtuel, ces mots, petites pattes de mouche calibrées en Tahoma 10 pts, m'ont vraiment manqués. Je suis actuellement amputée de presque deux ans ! Presque deux ans sans un écrit qui vaille, sans une lettre à moi-même, sans un récit de mes péripéties.
Bien sûr, il y a eu Séréna, Mathilde, Maxime et Juliette. Quatres pâles silhouettes qui se seraient sûrement remodelées dans ma mémoire, si je n'y avais posé mes mots, juste après les rencontres. Mais, à côté de cela, il y a eu les tranformations d'équipe, les moments de doutes, l'engouement créatif, les réformes institutionnelles... Et j'ai l'impression d'avoir traversé ces instants multiples, en en percevant seulement quelques facettes, un peu plus brillantes que les autres, sans pouvoir autant parvenir à attraper leurs nuances et à fixer leurs reflets dans un récit qui m'aurait béquillé dans les moments un peu plus ardus.

Ainsi soit-il, et, surtout, à bientôt pour de nouveaux mots, posés ici.



09 juin 2015

Juliette

Juliette est jeune, elle n'a pas encore passé la vingtaine. Elle n'est pas très grande, elle fait peut-être moins d'un mètre soixante. Toujours vêtue d'un jean boyfriend et d'un haut - pull ou t-shirt selon la saison - couleur passé - que ce soit un taupe grisonnant, un rose terne ou un vert morne.

Elle trimballe toujours le même sac à main, un sac d'étudiante en simili cuir avec de grosses boucles en fer, assez grand pour contenir ses livres d'études.

Le sac, elle le garde contre elle en entretien. Elle ne le pose jamais nulle part, ni par terre, ni sur la table. Il reste serré contre son flanc, ou ramené sur ses genoux. Si bien que je ne peux jamais entrevoir ce qu'il contient.

Son visage est petit, rond comme une bille, avec en son centre un nez très court, un peu trop retroussé pour être seulement mutin. Elle a des yeux bleus, délavés et tristes, et elle essuie invariablement ses larmes lorsqu'elle commence à parler. Sa voix est traînante, sableuse, et, déjà, à travers ce timbre, je perçois une certaine porosité.

Elle est inscrite en faculté mais ne parvient pas à se rendre en cours, ou rarement. Elle m'explique qu'elle prend le bus tous les matins, déterminée à arriver jusque dans l'amphithéâtre. Quand elle descend à son arrêt, il lui reste dix minutes de marche jusqu'à son lieu de cours. C'est là qu'elle fait presque toujours demi-tour, angoissée, voire paniquée à l'idée de franchir la porte, à la simple pensée du regard que porterons ses camarades sur elle, à ce qu'ils diront d'elle, entre eux.

Elle rebrousse donc chemin, parfois elle marche tout le trajet, alors qu'elle à déjà mal aux jambes, et arrive chez elle une heure et demi plus tard. Le plus souvent, elle prend la résolution de travailler les cours qu'elle a ou obtenir sur internet : elle s'installe à son bureau, décidée à faire ses fiches.

Et c'est là que les pensées arrivent. Ces pensées tournent toujours autour du même sujet : son avenir qu'elle est en train de gâcher, sa vie qu'elle a déjà presque ratée. Parce qu'elle n'arrive pas à aller en cours. Parce que ses amis la rejettent : ils la regardent mal, selon elle, alors elle a décidé de cesser de leur parler - depuis, elle est seule. Parce qu'elle n'arrive pas à prendre soin de son corps : elle voudrait aller à la salle de sport, elle a d'ailleurs déjà payé son abonnement, mais elle est incapable de passer la porte, ici encore, en voyant à travers la vitre les "jeunes" qui sont à l'intérieur, et qui la dévisageraient à coup sur si elle entrait. Car sa mère ne l'aime pas, elle lui crie dessus, parfois même, elles se frappent. Juliette m'explique que sa mère fait exprès d'entrer dans sa chambre lorsqu'elle n'est pas là, qu'elle touche ses vêtements. Juliette est alors obligée de laver ces vêtements, ne pouvant supporter l'idée que sa mère ait posé ses mains dessus.

Cela fait quelques mois que je vois Juliette quand elle me dit que l'image qu'elle voit dans le miroir n'est plus normale. Ce n'est plus elle qu'elle voit, elle a changé, elle ne se reconnaît plus. Alors, tous les jours, elle se lève, déjeune, s'habille, et une fois devant le miroir, elle peut rester quelques minutes à se contempler avant de retourner dans sa chambre se déshabiller, poser ses affaires et se recoucher.

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17 avril 2014

Complexe

Maxime est de ces patients que j'ai du mal à accueillir.

Au premier abord, il est plutôt sympathique, ou disons plutôt qu'il fait pitié. Il est assez figé, puis il pleure, expliquant qu'il est la victime de tout le monde : ses parents qui le laissent tomber (il les a un peu frappés, mais bon, faut dire aussi qu'ils étaient chiants), ses professeurs qui ne le soutiennent pas (bon, il n'a été sur les bancs que quelque semaines, mais c'est de la faute des profs, ils ne savaient pas rendre leurs cours intéressants), les assistantes sociales qui ne comprennent rien (elles demandent tout un tas de papiers inutiles pour finalement lui proposer des aides insuffisantes), les psys qui sont tous des charlatans (d'ailleurs il en a vu tellement qu'il connaît tous ceux de la ville).

Mais il ne mérite pas tout ça, qu'il dit. Oui, c'est vrai qu'il n'est pas un ange, il a fait de grosses bêtises, mais bon, les autres l'ont poussé à les faire, quelque part : il affirme que ses proches l'ont toujours rabaissé, et que personne ne lui a jamais vraiment tendu la main.

Et il me regarde dans les yeux en m'expliquant que la dernière infirmière à qui il a eu à faire était une sacrée connasse, qu'elle lui a posé plein de questions mais qu'elle n'a rien compris à ses réponses. Et puis qu'elle n'a rien fait pour lui. De toute manière, personne ne fait rien. Alors qu'il est quand même sans domicile fixe, sans revenus même s'il vivote en dealant un peu. Et il vous regarde d'un œil goguenard.

C'est exactement le genre de patients - pour qui la loi n'a pas vraiment de consistance, même s'ils la connaissent très bien - que j'ai vraiment du mal à accueillir. La juste distance se transforme en gouffre abyssal, la bienveillance que j'essaie de maintenir se transforme en rejet naturel m'abandonnant à une nausée tenace, et je simule des poussières dans les yeux à chaque fois que je les lève au ciel, de lassitude.

Maxime est un garçon très malheureux, ne suivant aucune loi sociale et réclamant un dû, a priori accessible mais pour lequel il n'a entamé aucune démarche. Et il vient frapper à chaque porte pour dire à tout le monde bien fort comment tout le monde fait mal son travail.

Errant de services sociaux en cabinets de psychiatre, s'insurgeant dès qu'on le met face à la réalité, fuyant dès qu'il se trouve face aux failles de son système.

Touchant la fin de sa plaidoirie - Ô combien émouvante - Maxime m'affirme que je suis le seul recours qui lui reste. La personne qui pourrait tout changer, si je m'intéresse vraiment à ce qui lui arrive. Si je prends la peine d'écouter une parole que personne n'a entendu jusqu'à lors. Maxime me scrute. Je lui explique qu'il a sollicité les bonnes personnes, qu'il ne lui reste plus qu'à suivre leur conseils. Et je lui tends le téléphone, en priant très fort pour que le temps s'accélère.

Posté par monoblogue à 01:12 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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