Aglaé a vingt-quatre ans. Son visage est carré, ses pommettes hautes et son port altier. Elle a le physique d'une Aphrodite égarée en ce bas monde. Ses yeux, troublés lorsqu'elle prend place pour la première fois en face de moi, sont d'un vert trouble, tacheté d'or et de noisette.

Tous les soirs, Aglaé met entre deux et quatre heures à s'endormir. Elle n'a jamais parlé à personne de tout ce qu'il se passe dans sa tête à ce moment là. Le moment du coucher, c'est celui où se déploie sa journée, "je me repasse le film", me dit-elle, "je réfléchis à ce que j'ai fait, ce que j'aurais pu faire, ce que je ferais demain [...] je pense au sens de ma vie, au fait que j'ai tout pour être heureuse, et pourtant j'ai l'impression de manquer quelque chose."

Aglaé songe, et c'est un problème. La jeune femme vit en couple depuis six ans - et elle connait son ami, d'une autre nationalité qu'elle, depuis dix ans. Elle est proche de sa famille, de ses amis ; son compagnon le lui reproche, "il faudrait que je sois toute à lui, tout le temps [...] lui, on dirait qu'il n'a personne à part moi. C'est lourd." - Aglaé laisse couler quelques larmes, mais je la soupçonne de contenir aussitôt ce qui aurait pu, alors, émerger.

Les crises d'angoisse l'empêchent de vivre pleinement depuis huit mois. Lorsqu'elle prend les transports en commun, lorsqu'elle partage un bon moment avec des amis, lorsqu'elle repart dans sa famille pour le week-end, lorsque la nuit se fait noire et qu'elle se sent seule : "tous mes muscles se tendent, je ne parvient plus à réfléchir, j'ai la sensation que ma respiration se coupe, comme si je manquais d'oxygène [...] une fois, je suis devenue parano, j'avais l'impression que tout le monde me fixait, je me sentais comme un lapin dans les phares. J'ai loupé mon arrêt de bus, je suis descendue après, j'avais les jambes en coton."

Aglaé tente de se soigner, comme elle peut. "La méditation m'aide à voir la vie du bon côté, je médite pendant deux ou trois heures, ce sont des réunions avec mon groupe. On se retrouve, on médite puis on discute ensuite, ils sont tous bienveillants", malgré ces temps de pause, elle rumine souvent les mêmes questions, aux contours indéfinis. Quand la nuit se fait profonde, ses songes l'emportent dans le même cul-de-sac "je suis avec un homme qui a énormément de qualités que j'apprécie, mais avec lui, je ne peux pas être spontanée, faire des choses non planifiées, me lâcher un peu plus [...], je me dis que je n'emprunte qu'un seul chemin par rapport à tous ceux qui seraient possibles, depuis six ans."

Aglaé ne peut pas dire non, elle est sans cesse prise dans le désir de l'autre. Aujourd'hui solidement arrimée à son compagnon, elle s'accrocha aussi, par le passé, à d'autres figures meneuses et parfois un peu givrées, qui la plongèrent dans un mal-être figé, une sidération du lien entre elle et l'Autre, sans pouvoir élaborer une part de doute. Encore aujourd'hui, dans son développement professionnel, elle se prend au jeu des demandes impossibles à satisfaire, se mettant en position de remplir un énième tonneau des Danaïdes.

Mais son écho, lorsqu'elle me parle, lui parvient de plus en plus clairement. Elle se reprend lorsqu'elle parle de désir, de l'Autre, de sa "dépression" ou de ses "crises d'angoisse" - elle se reprend sans pouvoir mettre les mots justes sur ce qui sonne faux. Elle commence à douter un peu - elle cherche des réponses, encore, toutes faites, toutes ficelées et vraies, livrée par l'Autre qui sait.

Je fais le pari qu'elle apprendra à tolérer les failles de l'Autre - autant que les siennes propres. Ce travail prendra quelque temps, et Aglaé poursuivra son chemin.